Vous n’étiez pas là mais j’ai dit ça cet automne

Le dernier des gauchers est mort

 Ma blonde m’a laissé.  Tout est fini.  Évaporés : les projets, les rêves, la promesse d’un avenir meilleur.  Qu’est-ce que je peux y faire ? Me battre ?  Je ne peux quand même pas la forcer à y croire.  Je préfère rester assis sur mon sofa en espérant, qu’un jour, la douleur s’estompe d’elle-même.

 Pendant que je suis à vous vomir ces quelques lignes en pleurant comme un hot-dog, entre les grosses mains de Denis Coderre, je lis le journal.  Je lis, c’est un grand mot.  J’essaie tant bien que mal de déchiffrer au maximum, à travers les larmes.  En attendant que les inventeux du Shamwow© me gossent des wipers pour les yeux, c’est le mieux que je puisse faire. 

 Pierre Falardeau est mort. 

 Calice !  Il a mal choisi son moment, je pleurais déjà.  Maintenant, pour le restant de ma vie, je vais vivre dans le doute.  Est-ce que j’aurais pleuré en apprenant le décès du numéro 2 dans mon palmarès de cinéastes préférés ?  Probablement.  Je pleure tout le temps, de toute façon.  Mais je n’en serai jamais vraiment certain.  Une chose est sûre, j’ai de la peine. 

 Avant qu’elle me sacre là, ma blonde m’avait donné une sorte d’avertissement.  Elle disait que j’étais rendu plate.  J’étais devenu centré.  Centré sur elle mais centré quand même.  Elle m’avait aimé gaucher, pas centré. 

 Elle, c’était une bonne fille.  Une droitière, qui ne dit jamais un mot plus haut que l’autre.  Dépendante, influençable, qui a peur de choquer ou de faire de la peine aux autres, réservée, sans opinion, délicate, chaste et pure, une vraie belle fleur de lys !  Quand je l’ai connue -c’était il y a cinq ans- j’étais gaucher, comme Falardeau.

 Falardeau était un modèle pour les gauchers.  C’était un vrai.  Parce qu’il y a des faux gauchers.  Des centrés qui se ramassent gauchers parce qu’ils sont moins droitiers que les autres. Les vrais gauchers ne font jamais les choses à moitié.  Falardeau était de ceux-là. Vous auriez pu lui taper sur les doigts à coups de batte qu’il n’aurait pas changé sa plume de main.  C’était un homme intelligent, Falardeau.  Un intellectuel qui avait le tour de passer pour un imbécile.  Le stéréotype même du gaucher qui fait les choses gauchement.  Un génie qui ne pouvait s’empêcher de gâcher ses textes les plus pertinents en laissant traîner sur l’encre fraîche, son grossier bras de gaucher. 

 Règle générale, les gauchers finissent, tôt ou tard, par se centrer.  Parce qu’ils se blasent ou parce qu’ils en ont leur truck de se faire taper sur leurs doigts de gaucher.  Ça a presque été mon cas.  Après avoir rencontré celle qui allait éventuellement me crisser là, au bout de quelques années dans mon petit confort, j’avais commencé à me centrer.  Le problème des gauchers quand ils abandonnent leur gaucherie, c’est qu’ils cherchent quelque chose à faire de leur main nouvellement libre.  Le plus souvent ils vont l’utiliser pour se fouiller dans le nez ou pour gracieusement se pogner le cul.  Ça a été mon erreur.  Quand ma belle fleur de lys a vu que je me centrais, elle a commencé à se faner.  Parce que les fleurs de lys ont besoin d’entendre crier les gauchers, ça les brasse, ça les aide à grandir.  La journée où j’ai arrêté de crier, j’ai perdu ma belle fleur de lys. 

 Heureusement que Falardeau, lui, n’a jamais arrêté de crier.  Jusqu’à son dernier souffle, il a crié ses «gauchèretés».  Même les droitiers aimaient l’écouter crier parce qu’il s’emportait et se tirait dans le pied en salissant son message.  Ils le trouvaient fou.  Lui se confortait en se disant : «Ça se peut bien que je sois devenu le bouffon de service.  Mais dans la cour du roi, le fou, c’est encore le seul qui pouvait dire des vraies affaires.»  

 Le dernier des gauchers est mort.  C’est ironique, il a passé sa vie avec l’arme à gauche. 

 J’ai peur que la perte du dernier gaucher nuise aux fleurs de lys.  Elles ont besoin d’entendre crier pour grandir.  Je n’ai pas envie de voir d’autres fleurs de lys se faner.  À l’ère des ambidextres est-ce qu’un autre gaucher viendra prendre la relève ?  Et si c’était moi ?  Il faudrait que je me lève de mon sofa.  François Avard disait que : « Le problème avec les gens assis sur des sofas, c’est qu’on ne peut pas leur botter le cul.»  Si vous cherchez le mien, je serai en train de crier dans mon jardin.

3 réponses à “Vous n’étiez pas là mais j’ai dit ça cet automne”

  1. Marie s'en va-t-en-guerre dit :

    Très belle plume mon cher! J’espère que ce blog sera pour toi tout aussi libérateur qu’est le mien… ça fait du bien de lancer des mots en l’air sans savoir où ils vont atterrir. Good work

  2. ravarys dit :

    Merci beaucoup! C’est vrai, ça fait tellement de bien, et c’est doublement agréable quand on reçoit de bons commentaires! Merci encore!

  3. lerejetlexcluetlemispart dit :

    Bravo, j’aime ce texte. Il est bien écrit, il est original et se laisse lire avec le cœur.

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